Le temps des chimères,

Ou comment l’homme redevient singe…

      « De premiers embryons chimériques homme-singe ont été créés. Deux équipes, l'une française, l'autre sino-américaine, ont cultivé durant trois à dix-neuf jours des embryons de macaques, dans lesquelles ils avaient ajouté des cellules humaines. C’est un pas symbolique qui vient d'être franchi, en matière de recherche sur l'embryon. Certains parleront d'un risque de « transgression » ou de « brouillage des frontières » entre l'espèce humaine et les autres espèces animales. D'autres mettront en avant les perspectives de progrès scientifiques et biomédicaux ouvertes par ces travaux. » (Extrait du journal Le Monde[1]).

          Il semble donc que le débat en soit toujours au même point : d'un côté, un progrès scientifique œuvrant pour « un monde meilleur » et de l'autre les interrogations d'un sens moral/éthique sans réel pouvoir. Le tout arbitré par des intérêts financiers flairant de splendides opportunités.

      

          Qui donc s’imposera entre l'Assemblée nationale favorable à l’industrie mercenaire des grands laboratoires et le Sénat qui résiste encore ? L’article 17 du projet de la loi bioéthique en France encadrant les embryons chimères revient en juin à l'Assemblée nationale pour une dernière lecture. Nous sommes donc proches d'autoriser la connexion de cellules humaines dans un embryon animal. Pour certains, un nouvel eldorado scientifique et financier, pour d’autres, un pas de plus vers l'abomination de la désolation[2] .

          « Ces recherches n'ont pas vocation à faire tout et n'importe quoi. Nous sommes très conscients de leurs enjeux biomédicaux mais aussi éthiques » : affirme Pierre Savatier de l'Inserm[3]  à Lyon. Nous sommes enfin rassurés. Le nucléaire et ses déchets sont maîtrisés, l’industrie lourde assure un développement harmonieux et éternel, nous partageons une nourriture saine par les vertus d’engrais chimiques et vous, vous êtes conscient des conséquences biomédicales et éthiques de ces manipulations génétiques.

« Les plus grands génies ont beau tomber d'accord sur l'aveuglement de la nature humaine, ils ne s'en étonneront jamais assez. » : nous rappelle Sénèque dans la Brièveté de la Vie[4].

      Même la vox populi devine la destinée contre-nature de l’assemblage homme-singe. Cependant, privés des assises doctrinales de la Science Sacrée nous manquons de certitude pour faire face. La science sacrée synthétise la physique et la métaphysique : elle n’imagine pas traiter un domaine particulier sans maintenir de façon constante le lien avec la Source Originelle[5]. Et précisément, la fracture aujourd’hui consommée entre l’ordre naturel et l’ordre « surnaturel » provoque un aveuglement concernant la hiérarchie et la complémentarité de ces deux ordres. D’où le caractère incontrôlé et incontrôlable d’une science profanisée, coupée du Divin, s’enfermant exclusivement dans une perspective de changement, sans n’y trouver plus rien de fixe où elle puisse s’appuyer. Une instabilité, qui d’évidence, nous conduit à un déséquilibre de plus en plus grand qu’il en est alarmant.

     Un jour, nous comprendrons pourquoi l’on a pris grand soin de discréditer la Science Sacrée, d’effacer, peu à peu, toute référence à une authentique culture de l'Esprit. N'est-ce-pas pour éviter de rendre  compte à une véritable autorité, nous privant d’une compétence forte, capable de redéfinir un cadre de réflexions et d’actions à la lumière de principes supérieurs ? En attendant, les communicants des laboratoires profitent allégrement de nos sempiternelles naïvetés. Quoi qu’il en coûte !

           D’autant que les bricolages génétiques sont la nouvelle chimère de ce scientisme dégénéré. Ironie mythologique ? Ainsi les nomme-t-on : un embryon chimère est : « une entité biologique fabriquée par l'homme, où l'on mélange volontairement deux types de cellules, porteurs de génomes différents[6]». Chimère-chimaera [7]est une créature fabuleuse tout à la fois chèvre, serpent et lion. L’incarnation d’un assemblage contre-nature des forces brutes de l’animalité : puissance dévastatrice livrée à elle-même sans lien avec l'ordre et la cohésion du Vivant. Cela devrait nous rappeler quelque chose !?

          Dans le récit mythologique, Bellérophon, un héros monté sur le cheval ailé Pégase, terrasse la chimère. L’homme associé à Pégase, symbole de la Science sacrée, peut enfin expédier cette monstruosité issue du psychisme inférieur vers les eaux sombres d'où elle n'aurait jamais dû sortir. Or, Pégase aujourd'hui n'est plus qu'une bête de somme travaillant pour des fonds de pensions américains. Et à chaque tour de la noria, on tente de rassurer le peuple : « Nous sommes tous d'accord pour interdire le paradigme inverse qui consisterait à injecter des cellules animales dans un embryon humain[8] » insistent les chercheurs. Allons donc messieurs, quand on permet au pire d'advenir, il advient. Toujours. 

          La Science Sacrée, quant à elle, détermine avec justesse l’importance des frontières entre les différentes stases du Vivant, préserve la qualité du lien qui les relie en respectant la cohésion et l'harmonie du Vivant. Un souverain remède face aux tentatives répétées de déstabilisation. Car le nombre de chimères qu'a produit le monde moderne est terrifiant : telle la COVID une autre forme de chimère probablement échappée d'un laboratoire mutant chinois ou bien ayant « naturellement » franchi les barrières animal-homme. Peu importe, dans les deux cas, comment ne pas faire de rapprochement avec ces « savants » mélanges humain-macaque ? Si un battement d'ailes de papillon peut provoquer un ouragan au Texas, selon la théorie du chaos, un même « objet » être simultanément dans deux lieux différents[9] que peut donc générer l'ouverture de ces portails génétiques alors même que la nature a pris soin de les verrouiller ?  Pour mieux dire, adossons-nous à la grandeur de la sagesse immémoriale : Plotin, Saint Augustin, Scot Érigène, Shankara, Ibn Arabî, tous considèrent la Nature comme une forme d’expression de l’Unicité divine. Affirmant le principe de continuité du Vivant, ils révèlent que les perturbations d’une partie porte atteinte à l’intégrité du Tout[10]

          La seule question à nous poser est donc : vers quelle humanité nous dirige-t-on ? Je crains qu'elle ne soit qu’une chimère dans tous les sens du mot. Avons-nous oublié la vie originelle sur terre où, selon Empédocle : « Toutes les créatures étaient apprivoisées et douces envers les hommes, aussi bien les bêtes sauvages que les oiseaux et l'Amitié resplendissait parmi eux[11]» ?

     A Dieu ne plaise, espérons que la courbe du temps nous ramènera au plus vite vers ces rivages purs, emplis d'Amour et de Lumière — souvenir d'une humanité lointaine et pourtant si proche. Une vision édénique des Anciens dont se gaussent encore aujourd'hui, ceux-là mêmes qui ont transformé la vie de millions de personnes en cauchemar, provoqué le plus grand écocide que l’humanité n’ait jamais engendrée et à qui pourtant, par mollesse, nous accordons le bénéfice du vrai. Oui, Sénèque, tu as raison l'aveuglement de la nature humaine, nous ne nous en étonnerons jamais assez

                                                                            Philippe Yacine Demaison

                                                                            Mai 2021

[1] Le Monde numérique du 15 avril 2021.

[2] Matthieu (24 :15) en référence à une prophétie faite par le prophète Daniel (Daniel 12 :11).

[3] L’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale qui a coordonné l'étude française.

[4] Sénèque, la Brièveté de la Vie (de Brevitate Vitae), Arléa, Paris, 2014, p.94.

[5] La cause transcendante relative à l’Être dont chaque être singulier est redevable de sa propre nature. Cf. Guénon, Plotin, Heidegger, Upanishad, Coran.

[6] Le Monde Ibid.

[7] Cf. Mythologie gréco-latine.  

[8] Le Monde Ibid.

[9] Selon les principes de l’intrication quantique.

[10] Le Tout, ici, est envisagé du point de vue cosmogonique et non en tant qu'Essence Divine, hors de portée de toute association.

[11] Cf. Empédocle par Jean Brun, de la Nature, (fragments / 130), Seghers, Paris,1966, p.189.