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Le Sens des Crises

À chaque nouvelle crise (et elles sont nombreuses depuis 20 ans) se pose  la question de leur raison d’être. La première réponse est : tout a un sens et une cause. Seul notre manque de discernement  nous conduit à regarder les événements qui jalonnent notre vie ou l’histoire du monde comme n’ayant aucun lien entre eux. Nous avons été éduqués ainsi, dans ce que nous devons appeler la séparativité.

       C’est un  handicap majeur  pour oser  une vision d’unité face à la crise globale que nous traversons. Pourtant, l’humanité n’a jamais eu tant besoin de  ressentir le lien qui le rapproche de l’ensemble du Vivant.

Ce lointain souvenir qui hante l'esprit humain est-il devenu un rêve ? Si c’est le cas, il deviendra, j’en suis certain, la réalité de demain. À la condition de prendre en compte l’enseignement des crises : car elles nous disent pourquoi nous nous trompons depuis tant d’années ; en quoi nous violons  les lois universelles du Vivant ; là où nous devons changer. C’est le sens premier de toute crise individuelle ou collective. Les indications qu’elles donnent  désignent avec précisons les lieux de notre travail. N’a-t-on pas tendance à remettre les responsabilités de nos souffrances sur le dos des autres, du hasard ou de la nature ?

C’est  un état d’esprit singulier que les peuples premiers et les anciens ne partageaient pas avec nous. Ils voyaient dans le ciel, la terre et l’homme un tout indissociables et interactif[1] où le poids de nos actes, de nos paroles et  de nos pensées influent sur la chaîne du Vivant.

Que veulent nous dire les crises majeures récentes ? La nature de leur intensité, leur résonance mondiale, la fréquence de leur rythme signent la gravité d’un  malaise profond. Elles touchent l’un après l’autre aux points essentiels de notre humanité.  Le 11 septembre 2001, la lutte des hommes entre eux; la crise financière de 2007, le dérèglement social et économique; les bouleversements écologiques, l’aspect suicidaire du développement matérialiste; aujourd’hui, le drame nucléaire du japon, la folie d’une science sans sagesse. Non seulement ces crises ont un sens mais elles ont un lien entre elles. Elles sont  le fruit d’un état d’esprit: la négation de l’unité du Vivant. Si une vision de la vie nous conduit à de telles extrémités, un nouveau regard nous aidera à sortir de l’impasse. S’indigner ne suffit pas. En nous éloignant d’une représentation globale de la vie, nous développons l’antagonisme et le déséquilibre.  C'est donc bien  un problème  d'accord entre l’homme contemporain et le Vivant qui se pose à  nous aujourd'hui.

 D'autre part, face aux avertissements voire aux ultimatums lancés par ces crises nous nous heurtons à  l’illusion de la vie ordinaire. Une sorte d’endormissement individuel et collectif nous empêche de prendre conscience de la véritable nature des choses. Mais nul besoin d'être prophète pour imaginer que dans les mois ou les années  à venir, quelques événements «imprévisibles» ne viennent bouleverser à nouveau l’équilibre déjà chancelant du monde.  

 

 

 

Comment pouvons-nous répondre à cela ?  L'exemple de l’avenir du climat  est intéressante : il est la première question de solidarité obligatoire de l’histoire de l’humanité. Cela nous ramène à la question qui se posait au XIXe siècle et qui s’est perdue au XXe siècle : y a-t-il un projet commun pour l’humanité ? C'est à cela que nous devons réfléchir. Une crise globale exige une vision globale pour créer des solutions locales qui participent à la cohérence d’un même mouvement. Il est  donc souhaitable d'envisager une conception de l’homme et de son rapport au Vivant suffisamment universel pour créer une compréhension active et utile pour tous.

Nous pouvons, en cela, nous appuyer sur un effet positif de la mondialisation : la réduction de l’étendue du globe dans l’esprit de l’homme. La conscience de la filiation qui rassemble l’humanité n’a jamais été aussi forte. Nous devons nous affirmer en tant que citoyen du monde, solidaire localement et globalement. C’est une opportunité. Le «printemps arabe» montre à quel point les paradigmes[2] ont changé. Le geste brutal d’un policier dans le Sud tunisien a déclenché une réaction en chaîne totalement imprévisible il y a encore quelques mois. La question est donc : comment donner une force, une cohésion à cette vision globale face à ces puissances financières et politiques profitant de la division et de la faiblesse de chacun pour continuer à égarer le monde.                                                                                                             

Jacques Attali propose des états généraux de la planète. Effectivement, nous devons être pro-actifs à ce niveau ; mais la politique peut-elle seule nous aider à relever le défi? Les hommes politiques  sont entraînés dans un  tourbillon de plus en plus rapide. Comme s’il suffisait de marcher dans n’importe quelle direction pour avancer sûrement. La démocratie se doit d'être nourrie d'une vision indépendante de la loi du nombre.

L’homme  a besoin de réintégrer toutes les dimensions de la vie pour espérer trouver un nouvel équilibre. C’est à ce niveau  que le patrimoine spirituel de l’humanité est d’un grand secours. Je dis spirituel car le monde religieux est encore trop marqué par l’intérêt particulier[3]. Au sein de ce patrimoine spirituel  existe une constante: le bouddhisme contemporain la nomme l’unité dans la diversité[4], le soufisme  l’unité essentielle de l’Être[5],, que l’on retrouve aussi dans l’hindouisme. Elle pose comme fondement  deux grands principes : le premier est l’unité de fond de l’esprit humain, cet espace intérieur serein qui existe en préalable  de toute affirmation ou négation, de toute représentation mentale. C'est la nature inconditionnée de notre esprit, la dimension spirituelle primordiale de l’homme. Le second est l'unité des valeurs et des expériences partagées  par tous les hommes qui fonde notre humanité : l’appartenance à un même monde, une même espèce. C’est le lien naturel au Vivant que la crise écologique et les événements récents contribuent à raviver.

A ces deux principes essentiels, il faut rajouter l'amour qui est le socle de cette conception. Parfaitement exprimé  par le Christ quand il affirme : «(…) Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.» voici le premier commandement. Le second lui est semblable:«Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» C’est de ces deux commandements que dépendent toute la  loi et les prophètes.» (Matthieu, XXII, 34-40).

          Ces  deux principes et l’affirmation de l’amour définissent notre nature essentielle. Les véritables fondements de notre humanité en tant qu’être doué d’un corps, d’une âme et d’un esprit. L’équilibre et l’harmonie d’un être ou d’une collectivité résultent de la conformité ou non de son action avec sa nature essentielle; avec son dharma, selon l’expression de la métaphysique  hindoue. Or nos actions sont en grande partie adharma : irrespectueuse de notre nature essentielle et donc en opposition avec les lois du Vivant[6]. Le retour à une intégration de  l’unité de l’existence est donc  la grande affaire du monde d’aujourd’hui et demain. Elle seule peut nous aider à faire mûrir le sentiment d’appartenance à une société humaine où chacun fasse siens les objectifs collectifs.

 

 

 

Cela ne semble  pas évident à tous, pourtant en cas de crise nous allons naturellement vers son complémentaire, lorsque la république est en danger, les députés invoquent l’unité nationale ;  un couple en difficulté essaye de réunir ce qui permet de recréer l’harmonie et la paix. Le principe est identique qu’il s’agisse de problèmes personnels ou communautaires. Seule, la dimension des enjeux a changé : elle est devenue planétaire. Hissons-nous à ce niveau si nous voulons impacter le futur positivement en proposant une vision partagée qui rassemble l’humanité par-delà les différentes cultures. Si nous voulons, ne serait ce que relever le défi climatique, il n’y a de solution que mondiale, aucun pays ne peut le faire seul

Reste à poser le lien avec  la  Source de la vie. Les religions  devraient nous y aider,  mais les responsables religieux sont encore réticents à conclure à l’unité transcendante des religions. Cependant les nouvelles générations que je rencontre sont plus sensibles à cette perspective universelle. Tout homme porte cette conscience en lui.  Nous parlons des langues différentes, pratiquons des cultes variés mais la douleur ou l’amour, qu’ils s’expriment en japonais ou en français, sont les mêmes. Nous appartenons tous à ce Vivant universel.

C’est notre force et  d’elle naîtra le changement de paradigme qui ramènera la paix et la compréhension de la même manière que la division provoque le chaos. Le témoignage de Maurice Faure qui participa au prémisse de la construction de l’Europe est intéressant ; d’après lui, l’émergence de la vision primitive d’un espace commun entre les  ministres présents ne fut possible dès qu’ils arrêtèrent  de se considérer comme des représentants un état et qu’ils prirent le temps d’un partages simple et convivial entre êtres humains. De l’état d’esprit ainsi  créé naquit le possible et le nouveau.

 

 

 Espérons pourvoir réunir des hommes de bonne volonté  pour proposer et partager cette vision? Mais  nous devons encore vaincre  une résistance : la peur de  perdre notre « territoire ». Nous sommes accrochés à ce qui constitue notre identité comme des naufragés à une bouée de sauvetage. Cela manque de dignité et d'espace, réduit notre compréhension du monde et notre aptitude à nous y mouvoir avec justesse.  Nous percevons le message de l’unité  en tant que menace pour notre  existence assujettie à la notion de territoire (qu'il soit politique, religieux, personnel etc). C'est bien trop étroit pour y accueillir la globalité de notre humanité.

Cette résistance gronde encore par-delà les continents, refusant de mourir à elle-même: préférant l’anéantissement au changement. A l’image de ces personnes qui  choisissent la mort pour leur épouse et leurs enfants  plutôt que d’en être séparés. Tout perdre? Á l’évidence, nous sommes en train de le faire. Nous perdons jusqu’à l’air même que nous respirons, l’eau que nous buvons, sans parler de cette paix et ce bonheur intérieur qui n’est plus qu’un vague souvenir pour une majorité d’entre nous.

Fukushima, signifiant l’île du bonheur, est devenue le spectre du malheur. L'égotisme naturel de l’homme le contraint à agir pour son seul intérêt.  Est-ce là l’indépassable horizon de l’humanité? C’est réduire l’homme à ce qu’il n’est pas. Nous avons d’autres ressources et d’autres capacités. Nous pouvons  découvrir un espace de partage plus vaste en nous-même.  C’est le message que porte la vision de l’unité de l’existence. C’est une parole libre, audacieuse, généreuse qui favorise l’enrichissement du vécu personnel. C'est un trésor caché qu'il nous reste à découvrir.

Il nous invite à nous réapproprier le monde et envisager une relation au Vivant plus juste et plus équilibrée, consciente de la réalité. Elle propose de reconstruire un homme vrai, optimiste, qui envisage son action, son projet de vie et de société en lien avec tous. Mais aussi avec  le Soi éternel, généreux, présent: ressource à laquelle nous pouvons puiser l’énergie nécessaire pour rendre l’utopie réelle. Beaucoup me disent mais qu’attend-Il pour agir?  Est si c'était nous qui n’assumons pas notre tâche d’homme? Réveillons nous ! N'ayons pas peur, si au-dehors tout s'écroule, au-dedans peut se bâtir le nouveau. Non pas un homme déchu, ou sectaire, renfermé sur lui-même. Mais un être amoureux de la vie, prêt à la partager, à la faire fleurir ; vivant, sensible, les pieds sur terre, les yeux grands ouverts. Soyons le printemps du monde — fêtons les noces primitives de l’homme, de la terre et du ciel — si ce n’est pas pour nous que cela soit au moins pour nos enfants et nos petits-enfants.

 

Philippe-Yacine Demaison

Le Havre Avril 2011

 

 

 

 

 

 

[1]         L’essentiel de leurs rites avaient pour but de maintenir par une interactivité positive l’équilibre de l’ensemble du Vivant.

[2]         Un paradigme constitue un modèle cohérent de représentation du monde et d’interprétation de la réalité.

[3]         Penser détenir seul la vérité enchaine, ne permet pas de s’élever vers l’universalité contenue au cœur de chaque message religieux.

[4]         Lama Denys, La Voie du Bonheur, Edition Acte Sud, 2002

[5]         Wahad al Wujud, Cf. Ibn Arabî in La Sagesse des Prophètes, Albin-Michel, Paris,1974

[6]         Même si du point de vue ultime, la somme de tous les déséquilibres particuliers concoure toujours à l’équilibre total du Vivant que rien ne saurait rompre.