René Guénon
Un phare au milieu de la tempête

Par Philippe Demaison (Yâ Sîn ) pour

la Revue Sagesses Vivantes

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       « Nous entendons, pour notre part, nous placer exclusivement dans le domaine des principes (…). Etant absolument indépendant de tout ce qui n’est pas la vérité pure et désintéressée, et bien décider à la demeurer, nous nous proposons simplement de dire les choses telles qu’elles sont, sans le moindre souci de plaire ou de déplaire à qauiconque. »

 Ces quelques mots caractérise la trajectoire de la vie et de l’œuvre de René Guénon (Blois 1896-le Caire 1951).

      En près de 300 articles et une quinzaine d’ouvrages, il a, en particulier en occident, profondément impacté, voir transformé notre vision de la spiritualité et de la religion. De plus, il porte un regard aigu sur la civilisation moderne dont il met à jour l’ensemble des déviations (philosophique, économique, religieuse, sociale, psychologique, etc.). Il laisse donc un travail considérable, certes vu comme un corps étranger par la doxa intellectuelle de la modernité même si certains notent que : « René Guénon n’est pas encore vraiment reconnu pour ce qu’il fut : un des intellectuels français les plus influents du siècle[1]. »

      En 30 ans d‘écriture se dessine une œuvre pyramidale dont les principaux versants sont la réhabilitation et la transmission de la métaphysique originelle[2], la crise du monde moderne son origine et ses déviations, le symbolisme, et ce qui concerne plus particulièrement, l’initiation et la réalisation spirituelle. A son sommet, le Principe Suprême dont tout dépend et sa manifestation dans la Tradition primordiale[3] en éclairent les perspectives. Ce que Guénon dit  du rôle du Taoïsme au sein de la tradition chinoise peut nous aider à saisir la « présence » de la Tradition primordiale aujourd’hui, au demeurant invisible durant la période sombre[4] de l’humanité  : « Le Taoïsme remplit, comme nous l'avons dit, la fonction du « moteur immobile » :   il ne cherche point à se mêler  à l'action, il s'en désintéresse même entièrement en tant qu'il ne voit dans l'action qu'une simple modification momentanée et transitoire, un élément infime du « courant des formes », un point de la circonférence de la « roue cosmique »; mais, d'autre part, il est comme le pivot autour duquel tourne cette roue, la norme sur laquelle se règle son mouvement, précisément parce qu'il ne participe pas à ce mouvement, et sans même qu'il ait à y intervenir expressément. Tout ce qui est entraîné dans les révolutions de la roue change et passe; seul demeure ce qui, étant uni au Principe, se tient invariablement au centre, immuable comme le Principe même; et le centre, que rien ne peut affecter dans son unité indifférenciée, est le point de départ de la multitude indéfinie des modifications qui constituent la manifestation universelle[5]. »

   D’évidence, son œuvre à rebours de la pensée contemporaine provoqua des réactions contraires. Mais pour beaucoup sa lecture fut une révélation, une grâce et un soulagement :

« …J’ouvris par hasard un livre signé du nom inconnu de René Guénon. Je sentis aux premières pages qu’il m’apporterait ce que je cherchais. Il fut le messager du bonheur. J’avais compris, et comprendre pour certains, c’est le bonheur. Tout ce que mon intuition n’avait fait que supposer dans un violent et solitaire effort, tout ce qui ne m’était apparu que dans la logique du possible, avec la vague et la défiance du rêve, tout cela m’était dévoilé d’un coup, autour de moi et en moi, comme le plus tangible, le plus cohérent, le plus comblé des spectacles de la nature. Je jouissais du calme de l’intelligence satisfaite à qui s’ouvre la voie désirée d’un nouveau développement possible. Bien entendu, l’effet de cette lecture m’était en grande partie personnel. Comme au grimpeur qui s’arrête harassé avant d’avoir atteint le sommet, une aide m’avait été nécessaire. Moins encore : l’affirmation d’une présence. Plus peut-être : la révélation d’un monde[6]. » écrivait Luc Besnoit.

   Certains reconnaitrons le bien fondé de ses écrits, quitte à ne pas en tenir compte. L’écrivain Henri Bosco rapporte notamment l’essentiel d’une conversation qu’il eut avec André Gide à Rabat, à l’époque où celui-ci venait précisément de découvrir Guénon.

              « La conversation s’étant quelque peu échauffée », raconte Henri Bosco, il (André Gide) s’écria soudain :

              « Si Guénon a raison, eh bien ! toute mon œuvre tombe… »

              « (…) Enfin, ému, il avoua la raison de son inquiétude : »

              « Je n’ai rien, absolument rien à objecter à ce que Guénon a écrit. C’est irréfutable. » 

               Gide ajouta :

              « Les jeux sont faits, je suis trop vieux. »

     D’autres, et non des moindres, comme Julius Evola admettront l’influence de Guénon sur leur parcours intellectuel : « Ma première réaction face à ce maître inégalé de notre époque fut plutôt négative. (…) mais je compris peu à peu toute la portée de l’œuvre de Guénon, œuvre qui m’aida à centrer sur un plan plus adéquat tout l’ensemble de mes idées. [7]»

En cela, la lecture de René Guenon est vivifiante : elle nous oblige par l’inspiration de son propos et par la cohérence de son écriture à nous départir de tout un univers de préjugés, de faux semblants. Nous devenons capables d’identifier les concepts, de déceler leurs fourvoiements mais aussi d’apprécier les étincelles de vérité quand elles se manifestent. Son enseignement permet de situer les événements, de comprendre, enfin, pourquoi il en est ainsi ; de saisir, que le monde d’aujourd’hui, obéit en réalité à des principes supérieurs s’incarnant en des lois plus vieilles que notre humanité et qui président à l’ordre universel. Principes, lois, science sacrée que le monde moderne par choix ou par incapacité, ignore.

On ne saurait dire à quel point, il s’agit là d’un des grands mérites de l’œuvre guénonienne :  clarifier la confusion régnant dans les idées et dans l’usage des mots qui sont leur véhicule. Ainsi, il œuvre sans relâche à la réhabilitation et l’expression de la véritable métaphysique, non plus saisi comme un cogito mais en tant qu’expérience intérieure. Il y insiste dans un courrier personnel : « Toute mon œuvre ne parle que de la réalisation (du Soi [ ndlr] ». 

Il a hissé l’argumentation rationnelle, en particulier dans Le symbolisme de la Croix (1931), aux confins de ses limites, dans des zones où elle ne s’aventurait plus depuis longtemps. La précision, la hauteur, la puissance de sa vision s’imposa naturellement en tant qu’autorité spirituelle.

      Pour autant, la réception de son livre La crise du monde moderne (1927), selon ce qu’a en dit Guénon lui-même, fut violente. A cette époque, la civilisation occidentale a colonisé le monde. Civilisation, Evolution, Progrès, ces slogans de propagande, ont balayé tout ce qui existait auparavant. Entrainant, bon gré mal gré, en moins de 150 ans le reste de l’humanité jusqu’au au point de rupture actuel.

   Alors que nous mesurons toute l’étendue des dégâts de notre mode vie prédateur, la critique est aisée, même par trop évidente ; en 1927, il en allait tout autrement. D’ailleurs, la critique portée à la civilisation moderne par Guénon se définit à partir de principes supérieurs et non simplement à hauteur d’homme. Dans un même temps, il revivifia l’étude des symboles fondamentaux de la science sacrée, dont la compréhension suffirait à remettre notre civilisation sur une bonne et juste voie. Tel le tracé d’un cercle montrant aisément le principe d’interdépendance de tous les êtres (points reliés entre eux sur la périphérie du cercle) mais aussi l’interdépendance/dépendance par rapport au Centre, symbole du Principe dont la périphérie est la projection. De simples enseignements qui permettent de redessiner l’architecture d’un écosystème du Vivant apte à nous libérer des impasses qui sont les nôtres.  Mais y a-t-il pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ?

      Pour autant, la critique de Guénon n’est en rien irréductible. Elle affirme l’aspect à la fois éphémère et partiel du désordre de notre temps, et le fait qu’il concourt à l’ordre et à l’harmonie totale du plan divin. René Guénon n’aura de cesse d’affirmer : « Tout est Un dans l’éternel Présent ».

   En participant à la création de « L’union intellectuelle pour l’entente entre les peuples » ( 1926), il a souhaité rassembler autour de la Tradition, l’élite intellectuelle de l’Orient et de l’Occident, ceux encore capables d’en comprendre les principes et d’en appliquer l’enseignement.

   Une tentative de restauration de la civilisation traditionnelle, selon la définition qu’il en donne dans Orient et Occident : « Une civilisation qui repose sur les principes au vrai sens du mot, où l’ordre intellectuel domine tous les autres, où tout en procède directement ou indirectement, et qu’il s’agisse de sciences ou d’institutions sociales, n’est en définitive qu’applications contingentes, secondaires et subordonnées de vérités purement intellectuelles[8] ».

   Une lecture superficielle peut faire songer à un engagement « politique », l’on sait que l’Action Française s’intéressa aux travaux de Guénon. Ce n’est pas le lieu de reprendre ici toute la faiblesse de cette conclusion. Il s’agit, en réalité, de la restauration de la Sagesse dans la gouvernance du monde tel que, par exemple, Platon le suggère dans la République[9].

    Dans un même temps, il relève le rôle corrosif de l’individualisme : « Qui dit individualisme dit nécessairement refus d’admettre une autorité supérieure à l'individu, aussi bien qu'une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle ; les deux choses sont inséparables l'une de l'autre. Par conséquent, l'esprit moderne devait rejeter toute autorité spirituelle au vrai sens du mot, prenant sa source dans l'ordre supra-humain, et toute organisation traditionnelle, qui se base essentiellement sur une telle autorité, quelle que soit d'ailleurs la forme qu'elle revête, forme qui diffère naturellement suivant les civilisations[10]».

   L’individualisme contemporain est à la source d’un paradoxe étonnant : celui de vouloir situer l’individualité humaine au centre du dispositif économique et social et dans un même temps produire un développement de « masse » qui renvoie chaque individualité à n’être qu’une quantité négligeable, un numéro interchangeable…

    Certains « psychologues » contemporains affirment que la pression des masses organisées plonge l’individu dans un « somnambulisme infantile » où il perd sa dignité.

Il va de soi que l’œuvre de Guénon réhabilite la véritable dimension de l’homme, une stature universelle bien au-delà de ce que la conception moderne de l’humanité peut envisager.

Et cela n’est pas le moindre des mérites de cet effort humain et intellectuel exceptionnel qui fut accompagné d’un détachement et d’un désintérêt dont l’histoire de sa vie porte témoignage jusqu’à son dernier souffle.

   Ne se souciant ni de renommée ni de séduction, n’abaissant jamais le niveau de son discours pour satisfaire aux exigences d’une époque racoleuse, il a démontré à la fois les limites et la nocivité du matérialisme et l’inanité et la dangerosité de la pseudo-spiritualité et de la contre initiation. A son époque, ces dernières s’incarnaient particulièrement dans le spiritisme, l’occultisme et le théosophisme. Des déviations spirituelles moins omniprésentes qu’aujourd’hui, dont il a, pourtant, parfaitement ciblé le danger à venir. A raison, car ces matrices purulentes ont, en quelques dizaines d'années, dispersé des milliers de cellules : méditation non reliées, tantrisme ubuesque, chamanisme contrefait, intégrismes religieux, thérapies hors de contrôles… les affaires sont les affaires… pour une la liste qui ne  cesse de s’allonger chaque jour. Sans parler d’influences plus sombres encore, utilisant les outils des traditions spirituelles authentiques pour en falsifier, déformer et inverser leur utilisation, jusqu’à manipuler l’interprétation des langues sacrées.

      Alors qu’il s’agit de développer l’être dans le sens vertical de l’Unité, celui de la réalisation de l’Identité Suprême,[11]  ces pratiques conduisent vers la mer de l’indistinction, au risque d’une dissolution sans retour. Cela, au nom d’une unité parodiée, soi-disant au-delà des formes révélées. La plupart de ces êtres, séduits par un mirage spirituel, deviennent, malgré eux, des « agents » pathogènes de la dissolution en cours, contribuant ainsi à grossir le cortège de la déstabilisation psychique et matérielle qui se généralise.

     Son œuvre, souvent lue, rarement citée, a modifié la trajectoire intellectuelle de milliers de personnes, éclairée des chercheurs de vérité d’Orient et d’Occident. Son influence dans le monde spirituel est majeure, sans aucun doute. Le Cheikh Abd el-Wâhed Yahiâ (le nom initiatique soufi de René Guénon) est reconnu par toutes les autorités spirituelles, évidemment dans le monde soufi auquel il était rattaché (confrérie Shâdiliyya), mais aussi au Tibet, en Inde etc. L’on dit que Shri Ramana Mararshi auquel Sagesses Vivantes consacrera un portrait le gratifia de « Great soufi ». Les relations avec Guénon était libre, tous ceux qui l’ont connu en témoigne, il était sans affectation et fort plaisant : « Ce qui émanait de Guénon, c’est un double rayonnement de bien-être et de certitude. » releva Marcel Clavelle.  

    Mais au demeurant, René Guénon ne mit jamais son individualité en avant, considérant cet aspect de lui-même secondaire.  Maître, il le fut de par sa réalisation intérieure mais il ne voulut jamais reconnaitre de disciples. Certains, pourtant, dans les continuations de son œuvre ont décidé d’en faire leur maître, d’autres dans l’ombre de son autorité ont voulu maladroitement s’en émanciper. Des livres lui sont consacrés de valeurs inégales mais toujours instructifs.

   Son œuvre demeure selon l’hyperbole orientale, l’infaillible boussole. Un point de repère majeur, salutaire pour l’humanité, lui donnant l’occasion inespéré de mettre un terme à la déraison collective : « Si nos contemporaines, dans leur ensemble, pouvaient voir ce qui les dirige et vers quoi ils tendent réellement, le monde cesserait aussitôt d’exister comme tel, car le « redressement » auquel nous avons souvent fait allusion ne pourrait manquer de s’opérer par la même[12]. »

   Il va de soi que ce portrait n’est qu’une esquisse, bien insuffisante à dire les beautés, les lumières, la pertinence et la profondeur de ce que le vénéré Abd el-Wâhed Yahiâ nous a transmis. Il souhaite, néanmoins, convier le lecteur à la découverte d’une œuvre à nulle autre pareille. Et, ce qui est rare, lui donne rendez-vous avec le Vrai. Car que l’on assimile ou non son enseignement, René Guénon demeure pour l’éternité un phare de vérité et de lumière au milieu des tempêtes de la confusion et du chaos.

                                                                                                   Y.S

 

1/ Daniel Lindenberg, « René Guénon », dans Jacques Julliard, Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français. Les personnes, les lieux, les moments, Paris, Le Seuil, 2002 (première édition : 1996), p.678.

2/ la Métaphysique s'intéresse au domaine qui est au-delà de la physique en prenant "physique" dans l'acception que ce terme avait pour les anciens, celle de "science de la nature" dans toute sa généralité. L'objet de la Métaphysique est donc « illimité et universel », il dépasse tout autre point de vue plus ou moins spécialisé, qu'il soit d'ordre religieux ou théologique. Il dépasse même la notion de l'Être pur, le principe de la création car ce dernier est déjà une détermination comme le souligne René Guénon, il faut aller au-delà de l'Être, et c'est même là ce qui compte le plus. 

3/  Le principe suprême est l'Origine des origines, l'Unité sans commencement, l'Eternel Absolu, ce qui est au-delà du manifesté comme du non-manifesté, au-delà de toute compréhension, « sans dualité », parce que, étant au- delà de toute détermination, même de l'être qui est la première de toutes, il ne peut être caractérisé par aucune attribution positive : ainsi l'exige son infinité, qui est nécessairement la totalité absolue, comprenant en soi toutes les possibilités.

 4 / La Tradition primordiale est la tradition fondamentale, la source de diffusion de la Connaissance sacrée au sein de notre cycle actuel. Les formes traditionnelles authentiques et « orthodoxes », conservent très concrètement, même si parfois de manière extrêmement indirecte, un lien avec la « Tradition primordiale » dont les traces et signes apparaissent très lisiblement dans leurs symboles, rites et mythes.  La Tradition primordiale a véritablement fécondé, nourri substantiellement l'ensemble des traditions actuelles, ces dernières en dérivant à un degré plus ou moins important.

 5 / Age sombre, âge de fer ou le kali yuga (hindouisme) sont la désignation chez les indo européen de la dernière parie du cycle global d’une humanité ( manvatara) qui en contient 4. Le premier étant l’âge d’or ou celui de l’Être-Réel-Vrai (hindouisme). L’apocalypse johannite n’étant que la phase finale de l’âge de fer qui a débuté il y a environ 6000 ans avant J.C.  

6 / René Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme, Gallimard, Paris, 1973. 

7 / Luc Benoist, Art du monde, la spiritualité du métier, Gallimard. Paris,

8/ Julius Evola, Le chemin de Cinabre, Arché/Arktos, Milan, 1983.

9/ René Guénon, Orient et Occident, Éditions Véga, Paris, 1983.

10/ Platon, La République, Classiques Garnier, Paris, 1950.

 11/ René Guénon, La crise du monde moderne, Gallimard, Paris, 1994, p.110.

12/ l’Identité Suprême est Ie dépassement de tous les états, l'union effective au Principe, la participation fondamentale au Verbe et à son Origine. La cessation de la dualité et du conditionnement qui confère à celui qui est parvenu à ce stade le titre « d'homme transcendant ». L'Identité Suprême est identique à ce que l'on appelle la « Délivrance », « parce que l'être qui y parvient est libéré des liens de l'existence conditionnée, dans quelque état et sous quelque mode que ce soit, par l'identification parfaite à l'universel ».

13 /René Guénon, La crise du monde moderne, Gallimard, Paris, 1994.

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